« Changer d’échelle » : la stratégie IA française à l’épreuve du terrain
- 20 nov. 2025
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Depuis 2018 (et le rapport Villani), la France s’est dotée d’une Stratégie nationale pour l’intelligence artificielle, ambitieuse sur le papier, destinée à faire du pays un acteur de référence dans le domaine. Sept ans plus tard, dans un rapport publié en novembre 2025, la Cour des comptes livre un bilan contrasté de cette politique. Si la recherche et l’attractivité internationale apparaissent comme des points forts, la diffusion effective de l’intelligence artificielle dans l’économie, la formation ou encore l’action publique demeure largement en retrait. Pour la Cour, la France est désormais face à un impératif clair : « changer d’échelle ».
Des fondations solides mais un impact limité
Sur le plan scientifique, les résultats sont indéniables. Le rapport salue les efforts consentis pour positionner la France parmi les leaders européens de l’intelligence artificielle, en particulier dans le champ de l’IA générative. En l’espace d’un an, le pays a gagné huit places dans le Global AI Index, passant du 13ᵉ au 5ᵉ rang mondial. En matière de recherche et de formation, il se hisse même à la 3ᵉ place. Par ailleurs, la France est désormais le premier pays européen en nombre de projets d’investissements étrangers liés à l’IA. Autant d’éléments qui traduisent, selon les magistrats financiers, la solidité du socle technologique posé par les pouvoirs publics, et la capacité du pays à mobiliser talents, financements et reconnaissance internationale.
Malheureusement cette dynamique ne suffit pas à elle-même. En effet, à mesure que les fondations se consolident, les failles dans la diffusion et l’appropriation de l’IA apparaissent plus nettement. La deuxième phase de la stratégie (2023‑2025) avait pour objectif d’élargir l’usage de ces technologies au tissu économique national. Or, il apparait que le soutien à la demande des entreprises en solutions d’intelligence artificielle n’a bénéficié que de dispositifs très modestes. L’accélération attendue n’a pas eu lieu. L’appropriation reste limitée, en particulier parmi les PME et ETI, peu accompagnées dans la mise en œuvre concrète de solutions d’IA dans leurs activités. C’est la raison d’être d’omestra qui accompagne les entreprises dans leur intégration concrète de l’IA.
Une appropriation encore trop marginale
La formation constitue un autre angle mort. Malgré l’émergence de formations spécialisées et de pôles d’excellence, l’effort de structuration reste trop limité au regard des besoins croissants. La Cour déplore le manque d’adaptation des cursus – aussi bien initiaux que continus – aux enjeux posés par l’intelligence artificielle. Cette lacune, si elle persiste, pourrait compromettre tout autant la compétitivité des entreprises françaises que la modernisation des administrations.
Sur ce dernier point, les signaux sont également préoccupants. Les feuilles de route ministérielles en matière d’IA restent inabouties, et les premiers résultats sont jugés « très modestes ». Le risque d’un décalage croissant entre l’évolution technologique et l’appareil d’État est réel. Selon les rapporteurs, l’administration ne peut plus se contenter d’expérimentations ponctuelles, mais doit désormais faire de l’IA un levier structurant de transformation des services publics.
Face à ces constats, la Cour formule plusieurs recommandations structurantes. Elle appelle à un renforcement du pilotage de la stratégie, en suggérant la création d’un secrétariat général à l’intelligence artificielle rattaché au Premier ministre, afin d’assurer une coordination interministérielle plus efficace. Elle recommande également d’impliquer davantage les collectivités territoriales et de mieux articuler les synergies entre le secteur public et les entreprises. Enfin, elle invite à rééquilibrer les priorités budgétaires : alors que les deux-tiers des financements de la deuxième phase étaient encore consacrés à la recherche, il s’agirait désormais d’orienter la stratégie vers le soutien opérationnel à l’adoption de l’IA par les acteurs économiques.
Pour les entreprises, ce rapport constitue un appel clair à passer à l’action.
L’enjeu ne réside plus seulement dans l’innovation, mais dans la transformation des usages, l’intégration de l’IA dans les processus métier et la montée en compétences des collaborateurs. Du côté des ressources humaines et de la formation, le signal est également limpide : l’urgence est à la mise à niveau des compétences, dans les écoles comme en entreprise. Quant à l’État, il lui revient désormais de faire la démonstration de sa capacité à se moderniser, en exploitant pleinement les potentialités offertes par l’intelligence artificielle.
En dressant un tableau sans complaisance, la Cour des comptes rappelle que si la France dispose aujourd’hui d’atouts reconnus, le véritable défi commence à peine. Il ne s’agit plus de définir une ambition, mais de la rendre opérationnelle. Et pour cela, le pays doit franchir un cap décisif : industrialiser les usages, accélérer la diffusion et renforcer la gouvernance. Le mot d’ordre du rapport, répété comme un avertissement, résume cette urgence : « changer d’échelle ».


